Casser le lacet

Un matin de départ, le lacet m’est resté dans la main. Bon ou mauvais présage ? Que nous dit la littérature des lacets qui cassent ?

La vie ne tient qu’à un fil : qui se rompt ou résiste ? Entre le lacet qui craque et la pipe qui casse, le pas n’est pas évident à faire. Du garrot du médecin à celui qui étrangle, le lien peut aussi être mortel, nœud coulant plutôt que bandage. La corde lâche précipite l’alpiniste dans le vide mais libère le prisonnier. Le nœud serré sauve Ulysse des sirènes mais tue Gérard de Nerval.

On a méprisé le lacet qui casse jusque 1988 et le formidable The Mezzanine de Nicholson Baker. Mieux vaut avoir un pied-à-terre, être lucide et bien se chausser car, comme l’écrivait Primo Levi, « la mort commence par les souliers ». Aussi, comme nous le dit Nicholson Baker, les chaussures sont la première machine adulte qu’il nous soit donné de bien huiler. Bien lacer ses godasses, sinon on trébuche, le rythme est lâché.

Dans The Mezzanine, le lacet casse après tant d’usages mais l’aventure ne s’arrête pas là. Le narrateur s’émerveille de son pied qui s’échappe soudain car c’est un espace qui nait entre la semelle et son talon. C’est une bouffée d’air entre les deux que prend son corps et son âme qui commence, dès lors, à vagabonder, même dans la monotonie des bureaux. Le personnage va prendre bien des détours, avec des réflexions sur les pailles, les sachets, les poignées de porte et les bizarreries de la vie sociale. À cela s’ajoutent d’insolites et de longues notes de bas de page qui nous font prendre, aussi, des lacets, aller d’avant en arrière dans le livre avant de retrouver le fil.

Le lacet casse comme l’écran du quotidien craquelle, avant que le narrateur en voie la véritable nature et l’absurdité, façon Ionesco ou OuLiPo. Le lacet comme collet du chasseur ne se referme plus sur le pied de l’étrange animal que devient ce narrateur, incapable de négliger les petites choses de l’existence et incapable de se lasser.

Je pressentais bien depuis quelques jours que la chair de la cordelette était rongée. Rien n’y a fait. Plutôt que de nouer un autre fil, j’ai préféré un pied plus léger, tant et si bien qu’il s’élève avant d’engager l’autre à voyager. Rompre le fil comme on taille la route et au lieu de suivre ses lacets, se le casser !

Nicholson Baker, The Mezzanine, Weidenfeld and Nicholson, 1988, 135 p.

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