Roman sauvage

Critique du roman de Justin Torres, Vie animale, un livre intense et intranquille qui conte l’enfance d’une fratrie prise dans la misère et la férocité de vivre malgré tout.

Nous rencontrions le mois dernier Sorj Chalandon et Justin Torres à la librairie Millepages, à Vincennes. Écrivain américain en résidence en France cette année pour le festival de littérature America, Justin Torres présentait son premier roman, Vie animale, le récit saccadé d’une fratrie qui vit comme elle peut dans la pauvreté. Sorj Chalandon, plus connu, nous parlait de son dernier livre, Profession du père, où il affronte enfant la folie et les coups. Les deux auteurs ont échangé sur leur façon d’écrire cette enfance violente, la misère et les foudres du père. Nous les avons écouté attentivement et, un moment, la littérature a débordé de son cadre. Le silence répondait aux témoignages d’une jeunesse hors du commun. Les libraires ont tendu le micro au public et personne n’a osé poser de question dans un premier temps, redoutant sans doute le voyeurisme ou l’indiscrétion car ce n’était plus seulement dans des romans que nous plongions. Sans l’humour de Sorj Chalandon et le sourire constant de Justin Torres, la rencontre aurait probablement tourné au sinistre. C’est sans doute pour cela que nous avons dû attendre un peu avant de lire Vie animale.

Pourtant il y a quelque chose dans sa narration qui rend le roman aisé à lire. Une centaine de pages se suivent, sans grande continuité entre les chapitres qui sont comme des épisodes espacés d’une enfance habitée de hargne et de frustration. On redoutait l’autofiction misérabiliste ou une success story classique, on se retrouve à avaler le récit nerveux de cette famille. Davantage une meute luttant pour la survie, s’amusant de jeux violents et infailliblement soudée jusqu’au final saisissant du livre.

 

« Voici votre héritage ! » il s’est exclamé, à croire que grâce à cette danse, on pouvait connaître son enfance, la saveur et le grès des immeubles de Spanish Harlem et des lotissements de Red Hook, des salles de bal, des parcs en ville, et de son père, comment il le battait, comment il lui avait appris à danser, à croire qu’on pouvait entendre parler espagnol dans ses mouvements, à croire que Porto Rico était un type en robe de chambre qui descendait bière sur bière en les levant très haut avant de les boire, la tête en arrière, sans cesser de danser, de danser et de claquer des doigts toujours en rythme.

Extrait de Vie animale.

 

Le plus intriguant dans ce roman est le caractère essoufflé de son rythme. L’auteur raconte les aventures de cette famille dont chaque membre est intenable et sans repos, tantôt pour travailler, tantôt pour boire, se battre ou danser jusqu’à épuisement, jusqu’au calme. Ces instants privilégiés de tranquillité où l’auteur reprend son souffle sont des moments de lyrisme et de contemplation qui arrêtent notre lecture, nous font parcourir à plusieurs reprises ces phrases marquantes qui ponctuent les engueulades et les bastons. Avec ses virages serrés dans la narration et ses pauses ressourçantes, Vie animale est un livre surprenant et agréable à lire. Un roman à l’image de son auteur si souriant en fin de compte, livrant une expérience singulière sans l’édulcorer et sans pessimisme.

Justin Torres, Vie animale, Éditions de l’Olivier, 2012, 144 p.

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