Guerre de Sécession, conflits d’identité

Entretien avec Laird Hunt, écrivain récompensé du Grand prix de littérature américaine pour son dernier livre, Neverhome, un roman haletant sur une femme travestie partie faire la guerre de Sécession.

Les auteurs de la Génération perdue sont partis de Paris depuis longtemps mais on peut encore y croiser la route d’écrivains américains. À Montparnasse, comme souvenir de cette glorieuse époque, les stores du Select annoncent toujours « American bar ». C’est ici que nous retrouvons Laird Hunt, le samedi 12 décembre 2015. D’une voix calme, il ponctue parfois ses phrases de quelques mots dans un français parfait. Écrivain, traducteur et professeur de creative writing à l’Université de Denver (Colorado), Laird Hunt nous parle de sa dernière œuvre.

On était inquiet de lire un roman de guerre classique mais c’était sans compter le regard choisi : celui de Constance, qui se déguise en homme pour partir au combat. Neverhome nous donne à voir la psychologie fascinante de ce personnage, dont la voix a été le point de départ de l’écriture du livre. « Je suis très inspiré par l’OuLiPo, nous explique l’auteur. L’idée de contrainte est très importante pour moi, même dans un contexte comme la fiction historique. J’aime me dire que je vais écrire du point de vue d’une femme, cela me met au défi. J’ai été élevé par ma grand-mère dans une grande ferme dans l’Indiana, nous étions juste tous les deux, donc j’ai toujours accès à la voix d’une fermière, elle est toujours dans mon esprit. »

Ce n’est pas tant la guerre que le questionnement sur l’identité qui est au centre de ce livre. Si la violence intensifie la puissance du texte, lui donnant des allures de conte désenchanté, Neverhome est avant tout le récit d’une lente montée en folie, d’une hésitation entre le rôle de fermière et de soldat qui ne sera jamais tout à fait éclaircie comme le dit Laird Hunt : « Je suis toujours intéressé par des personnages qui luttent avec une difficulté morale. Si la guerre de Sécession est au centre de l’histoire américaine, la difficulté morale est au centre de mes romans. C’est toujours ce que j’essaye de démêler et d’explorer, en essayant de ne jamais être réducteur et de ne pas résoudre facilement les problèmes à la fin du livre. »

Constance est également un personnage queer, tant elle doit se travestir pour s’échapper de situations épineuses. Les femmes soldats de la guerre de Sécession sont une réalité historique mais on peut tout de même se demander si cette lecture ne se fait pas à la faveur du présent. « Je ne voulais pas projeter le XXIe siècle sur le XIXe siècle, répond l’auteur, mais c’est ce qui est apparu dans le personnage : ce mélange entre masculin et féminin mais aussi entre quelqu’un qui aime rester chez soi et quelqu’un qui aime être loin, quelqu’un capable de tendresse et aussi capable de férocité. Je me suis rendu compte que cela rejoignait les thèmes que nous observons tout autour de nous. Constance n’est pas homosexuelle mais queer, entre deux, elle est quelque chose d’autre et je pense que c’est cela qui est intéressant. » Dans son contexte de guerre, le roman est ainsi une galerie de personnages qui ne sont jamais tout à fait à leur place ou qui dissimulent des déviances.

            « Ma mère avait fait un voyage en train une fois et je lui avais dit que je voulais voyager comme elle. Filer à travers la campagne, flotter le long de ses eaux infinies en bateau. Je voulais, lui disais-je, m’allonger sous les étoiles et humer l’odeur d’autres brises. Boire à d’autres sources, éprouver d’autres chaleurs. Me tenir debout avec mes camarades sur les ruines des idées d’antan. Aller en avant avec un millier d’autres. Planter le talon, durcir mon regard et ne pas m’enfuir.

             Ainsi m’adressais-je à ma mère défunte, enfonçant les mots dans la terre : une conflagration approchait ; je voulais lui prêter mon étincelle. »

Extrait du livre.

Finalement, Laird Hunt dépeint de façon captivante un environnement où les cadres de la personnalité se dérobent. Il nous offre un récit beau qui oscille entre la joie de l’évasion et le sentiment d’égarement. Son prochain roman sera consacré à un lynchage dans les années 1930 et paraîtra l’an prochain. De quoi poursuivre cette introspection passionnante dans la violence et la fureur qui ont fait l’histoire des États-Unis.

Laird Hunt, Neverhome, Actes Sud, 2015, 272 p.

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