Le 11 septembre 2001 et des Kaplas

Couverture du New Yorker par Art Spiegelman et Françoise Mouly le 24 septembre 2001.

Couverture du New Yorker par Art Spiegelman et Françoise Mouly le 24 septembre 2001.

Les évènements du 11 septembre 2001 ont eu un impact significatif sur mon enfance. Ma mère était venue me chercher à la garderie de l’école à la fin de cette journée, annonçant à une institutrice et moi-même que deux tours s’étaient effondrées à New York. La garderie était un endroit magnifique où nous pouvions construire toute sortes de choses avec des Kaplas, ces petites pièces de bois rectangulaires. Naturellement, nos constructions prenaient de la hauteur, et nous détruisions tout dans un éclat cathartique au moment de ranger. Nos délires destructeurs ayant pris une signification quelque peu morbide après l’effondrement du World Trade Center, l’activité de construction à base de Kaplas fut fortement régulée à la garderie. Et quand je pense aux terroristes français partis en camp de vacances pour djihads dans des destinations exotiques, je me demande si c’est parce qu’à eux aussi on ne leur a plus permis de jouer avec des Kaplas.

J’apprenais peu à peu la mince différence qui séparait les Kaplas des tours jumelles de New York. Don DeLillo, dans Falling Man, détaille tout le traumatisme qui a suivi la catastrophe, mais aussi la conscience du déclin qu’elle a accentué. Un personnage du roman explique à quel point deux si belles tours ne pouvaient être destinées qu’à tomber :

« “But that’s why you built the towers, isn’t it ? Weren’t the towers built as fantasies of wealth and power that would one day become fantasies of destruction? You build a thing like that so you can see it come down. The provocation is obvious. What other reason would there be to go so high and then to double it, do it twice? It’s a fantasy, so why not do it twice? You are saying, Here it is, bring it down.” »

Et lorsque le célèbre graffeur Banksy fit sa virée à New York pour semer ses œuvres, il écrivit également une critique assez acerbe de la nouvelle tour dans un humour qui ne lui permit pas d’être publié dans le New York Times :

« It would be easy to see the One World Trade Centre as a betrayal of everyone who lost their lives on Septembre 11th, because it so clearly proclaims the terrorists won. Those 10 men have condemned us to live in a world more mediocre than the one they attacked, rather than be the catalyst for a dazzling new one. »

Couverture du Time Magazine à la suite de l'annonce de la mort d'Oussama Ben Laden

Couverture du Time Magazine à la suite de l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden

Plus que le déclin américain, le 11 septembre 2001 a exacerbé la paranoïa. Elle revient sans cesse dans les écrits des postmodernes comme Don DeLillo puisque depuis des années les Etats-Unis s’attachent au bombardement de l’Irak. The New Yorker faisait ainsi une rétrospective assez calamiteuse des déclarations de guerre des présidents américains à l’Irak et au terrorisme. Dans un pays où la paranoïa est inscrite dans la Constitution sous la forme du second amendement et du port d’armes légal, un évènement comme celui-ci entraîne nécessairement une réaction passionnée : des manifestations contre la construction de mosquées aux délires sécuritaires. L’Amérique est un de ces grands pays civilisés où il ne choque pas de voir en couverture d’un de ses plus grands hebdomadaires le visage de Ben Laden barré par une croix de sang après l’annonce de sa mort. « Justice », disait Obama.

Même si en tant que pays civilisé au point d’être parano la France n’est pas en reste, les Etats-Unis sont un pays assez unique. Détruire une tour de Kaplas, c’est un crime qui n’entraîne aucun soupçon, aucune culpabilité. Mais aux Etats-Unis, on défend le port d’armes au cas où le gouvernement viendrait à péter un plomb. Je n’ai jamais su comment réagir lorsqu’un Américain me détaillait une théorie du complot parce que je n’ai pas l’idée de cette paranoïa. Quand je regarde les vidéos des attaques, je n’essaye pas de voir comme eux les tours s’effondrer à partir de la base, et non là où se sont écrasés les avions, comme si des bombes y avaient été placées. Quand Hunter S. Thompson, un autre auteur postmoderne, écrivait « Fear and Loathing in Las Vegas », il était encore marginal. Peu à peu, il a repris cette formule pour chacun de ses articles et la société américaine a été contaminée par la « Peur et le Dégoût ». Mais ce que perçut aussi ce cher Hunter, c’est qu’on ne sait plus si la Peur et le Dégoût sont dirigés vers les terroristes et l’étranger, ou si c’est contre l’Amérique elle-même, qui semble engendrer chacune de ses catastrophes.

« The towers are gone now, reduced to bloody rubble, along with all hopes for Peace in Our Time, in the United States or any other country. Make no mistake about it: We are At War now — with somebody — and we will stay At War with that mysterious Enemy for the rest of our lives. […] The lid is on. Loose Lips Sink Ships. Don’t say anything that might give aid to The Enemy. » Hunter S. Thompson, Fear & Loathing in America, 12 septembre 2001.

13 ans après l’effondrement des deux tours, Obama est bien parti pour remettre une couche de liberté et de civilisation sous forme de bombes à l’Irak, la France peut-être à ses côtés. 13 après et il serait temps de comprendre que le Moyen-Orient n’est pas fait de Kaplas.

Simon Chodorge

Pour aller plus loin :

L’article complet d’Hunter S. Thompson au lendemain des attaques.

L’hommage du site Des Lettres aux victimes des attaques.

Tout le mal que pense Banksy du One World Trade Centre.

Gerhard Richter, September, 2009.

Gerhard Richter, September, 2009.

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